Publié par : Vincent Poizat | 26 mars 2010

L’abstention en banlieue, plus grave que les émeutes?

Médiatiquement et politiquement, l’abstention des cités sensibles ne vaut pas une émeute avec son cortège de voitures incendiées et d’images spectaculaires pour illustrer la gravité de la crise des banlieues. Les résultats des élections régionales, qui prolongent les constats des précédents scrutins, devraient pourtant interpeller la société française, plus encore que des véhicules brûlés. Avec des taux d’abstention qui dépassent les 70 % des inscrits, les habitants des quartiers difficiles ont exprimé leur sentiment d’être en dehors de la vie électorale, en dehors du système politique, en dehors de la République.

Là où les émeutes de 2005 avaient été provoquées par quelques milliers de jeunes, souvent adolescents, le refus de voter est un signal de défiance vis-à-vis du politique envoyé par plusieurs centaines de milliers d’habitants, Français, adultes, qui ont symboliquement brûlé les urnes, jugées inutiles. Avec, comme pour les émeutes de l’automne 2005, une ville symbole : Clichy-sous-Bois figure en tête du palmarès des communes les plus abstentionnistes avec 31,3 % de votants au second tour.

Plus de 6 000 des 9 000 électeurs de cette ville de Seine-Saint-Denis ont refusé de se déplacer – un chiffre à comparer aux quelque 200 à 300 émeutiers recensés, en octobre 2005, ou aux 400 habitants qui avaient participé à une marche silencieuse après le décès de deux adolescents à l’origine des émeutes. Une défiance exprimée dans des proportions comparables à Grigny, à Stains, aux Mureaux, à Sarcelles, à Bobigny ou à Villiers-le-Bel, autant de villes qui incarnent la  » crise des banlieues « .

Comment comprendre cette attitude de retrait de la vie démocratique ? Elle témoigne d’abord du profond sentiment d’abandon. Les milliards d’euros investis dans la rénovation urbaine n’y font rien. Ni la communication autour du plan espoir banlieue de Fadela Amara resté à l’état de promesse. Au-delà de la frontière symbolique du périphérique, l’idée dominante est celle d’une mise à l’écart. Un sentiment validé par le dernier rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus) : un tiers des habitants y vivent sous le seuil de pauvreté.

Ces résultats prolongent également, dans le champ électoral, les phénomènes de ségrégation. Puisque la République trahit ses promesses, la majorité des habitants, pas simplement une poignée d’émeutiers, ne se sentent plus liés par leurs devoirs électoraux. Car la ghettoïsation des quartiers n’a cessé de progresser au point que certaines cités abritent presque exclusivement ce qu’on appelle sur le reste du territoire des  » minorités visibles «  – pour ne pas dire  » Noirs  » et  » Arabes  » – et qui sont devenues des  » majorités visibles «  dans certains territoires.

La statistique publique se garde bien d’aborder frontalement le sujet : dans le dernier rapport de l’Onzus, ce sujet n’existe pas. Pratiquement aucune donnée sur les étrangers. Ni sur la répartition spatiale des populations issues de l’immigration. Or ce que les pouvoirs publics s’évertuent à ne pas voir, les habitants le constatent tous les jours. Dans l’accès à l’emploi avec, par exemple, un taux record de chômage de 42 % pour les hommes de moins de 25 ans. Dans les problèmes de transports en commun – Clichy-sous-Bois est toujours à 15 km mais à plus d’une heure de Paris. Dans les rapports avec la police – la probabilité d’être contrôlé pour un Maghrébin est huit fois plus élevée que pour un Blanc.

Quant à l’immigration, la fonction d’accueil reste toujours aussi mal partagée : la Seine-Saint-Denis, par exemple, absorbe plus d’étrangers que tous les autres départements d’Ile-de-France réunis, hormis Paris. Entre les deux recensements de 1999 et 2006, leur nombre a augmenté de 22,8 %, concentrés dans les communes les plus pauvres de ce département, là où la proportion d’étrangers était déjà la plus élevée. Là, aussi, où se concentrent les Français que l’on présente toujours comme  » issus de l’immigration « .

Au fond, c’est le silence des quartiers qui devrait nous alarmer plus que le bruit, ponctuel, des violences urbaines. Pourquoi le souffle créé par les émeutes de 2005, qui s’était traduit par une diminution de l’abstention lors de la présidentielle de 2007, est-il retombé aussi vite ? Comment des citoyens tolèrent-ils de telles conditions de vie sans exprimer leur colère autrement que par le non-vote ? Comment se fait-il qu’aucune force politique, associative ou syndicale ne parvienne à représenter ces populations ?

Le plus gênant est que l’abstention place les quartiers dans un cercle vicieux. Parce que les hommes politiques pourront être tentés par une lecture cynique et considérer ces territoires comme définitivement  » non rentables  » électoralement. Pour la droite, qui y recueille des scores dérisoires. Pour la gauche, qui obtient des pourcentages flatteurs mais un nombre de voix réduit. Pourquoi, en effet, prendre le risque de s’aliéner des clientèles alarmées par l’image du jeune à capuche pour ne rien gagner du côté de la banlieue ? Pourquoi se mettre à dos le monde rural, également en grande difficulté mais qui continue de voter, pour des quartiers à la dérive mais abstentionnistes ? Le piège se referme sur les banlieues populaires.

Luc Bronner Service France Courriel : bronner@lemonde.fr

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Responses

  1. Ce constat est pertinent quant à l’étendue de l’abstention dans certains quartiers qualifiés de difficiles.
    Il ne présente pas une franche opposition avec les « autres » quartiers, juste une crise plus aigüe. Donc nous pouvons nous alarmer de cet état de fait et ne pas compter que le salut de notre démocratie viendra de ces « autres » quartiers.
    Devons-nous réinventer d’autres formes d’engagements citoyens, politiques, associatifs voire culturels?
    Souhaitons-nous bon courage!

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