Publié par : Vincent Poizat | 28 août 2010

Quel projet pour notre Ecole ?

La vidéosurveillance et la distribution d’argent comme outils de l’éducation ? La lâcheté intellectuelle comme ligne de conduite ? Quel projet pour notre Ecole ?

L’année scolaire à venir laisse présager des moments difficiles, à l’image des incidents et des violences qui ont ponctué l’actualité des écoles et des établissements du second degré en 2009/2010. En effet, notre service public de l’éducation et la jeunesse qui le fréquente ne sont pas épargnés par les questions et les troubles qui affectent le reste de la société. D’un côté, la misère matérielle et culturelle, les sentiments d’abandon et d’injustice ou la souffrance au travail sont les lots quotidiens d’une partie de la population. De l’autre, pour les plus fortunés, les arrangements entre « gens du même monde »  et la démesure des privilèges s’étalent au grand jour. La fracture sociale chère à Jacques Chirac est bien là. Elle trouve au quotidien sa traduction dans des faits inquiétants ou violents qui impactent notre Ecole, par exemples les piètres résultats de notre système scolaire mis en évidence lors d’enquêtes internationales, les agressions d’enseignants ou les incidents entre élèves rapportés par les médias.

Cette réalité mérite d’être éclairée à partir de deux attitudes remarquables: la toute-puissance et la lâcheté intellectuelle. L’actualité nous montre que ces postures, plus ou moins conscientes et voulues, caractérisent une partie de nos élites politiques et managériales. Elles se traduisent par des discours partisans et trompeurs reflets d’une vision à court terme des affaires du monde alors que les problèmes auxquels nous sommes confrontés se révèlent de plus en plus complexes, alors que seul le partage de leur compréhension nous laisse l’espoir de solutions durables. C’est en ce sens qu’il est nécessaire de dénoncer la lâcheté intellectuelle dont le philosophe Jean Baudrillard a dit qu’elle était « la véritable discipline olympique de notre époque ».

Cependant, ne considérons pas les beaux parleurs pour plus idiots qu’ils ne sont ! Leur lâcheté entre dans une stratégie de maintien au pouvoir qui ne pourra tromper longtemps son monde… Sachons toutefois qu’avec la mondialisation de l’économie et la complexification des relations internationales, notre pays et l’Europe ont tout à perdre avec des discours bancals qui suscitent la division entre les personnes et qui incitent à la résistance aux changements. Seuls les consensus qui respectent la dignité humaine sont viables. Seules les mesures qui allègent les pénibilités et offrent des perspectives d’avenir à la fois individuelles et collectives  nous permettront de surmonter nos problèmes actuels.

Les annonces concernant le traitement des incidents et des violences qui empoisonnent la tranquillité des établissements scolaires témoignent de cette lâcheté. En réponse aux faits inquiétants commis par une jeunesse en perdition, les responsables politiques actuels soutenus par des lobbies  proposent des aménagements sécuritaires. Mais, ce ne sont que des effets d’annonce tant ceux-ci sont inadaptés. Qui va croire que des systèmes de vidéosurveillance ou des portiques de sécurité pourront résoudre les problèmes de violence en milieu scolaire alors que ces derniers résultent des manques de repères, de conscience citoyenne et de projets d’avenir chez les jeunes qui contestent les règles de l’Ecole ? Ces élèves ont donc plus besoin d’être accompagnés dans la construction de leurs compétences et moins d’être surveillés comme des détenus.

Nous sommes bien conscients que le chantier est immense. Transmettre à chacun le goût d’apprendre et l’envie de construire collectivement nécessite une évolution de notre Ecole dont les règles et le fonctionnement paraissent dater d’un autre âge. Des collectifs bien informés font pourtant des propositions raisonnables. Ainsi, à l’image du Plan Langevin Wallon, « un Pacte pour une Société Educatrice Décentralisée » voit actuellement le jour soutenu par de nombreuses personnalités, avec l’idée de constituer un répertoire des « bonnes pratiques » et de les resituer dans le cadre d’un projet éducatif lié à un projet de société. A ce propos, un site web est en cours de création (en attendant, vous pouvez me contacter pour tout renseignement). Des établissements innovent aussi et nous montrent le chemin. Un exemple parmi bien d’autres : le collège Clisthène à Bordeaux a mis en place des aménagements qui mobilisent fructueusement les personnels, les élèves et leurs parents. (Lire « Un plaisir de collège » de Luc Cédelle aux Editions du Seuil). Qu’attendent donc les responsables institutionnels, politiques, administratifs ou syndicaux pour plus communiquer sur ces innovations et pour les étendre ?

En attendant, je ne suis pas le seul à penser que nos gouvernants et la partie de l’opinion publique qui les soutient jouent une monstrueuse partie de poker menteur avec notre avenir. En effet, la compréhension de la complexité du monde et des défis qui s’offrent à nous nécessitent d’être partagée par l’ensemble de nos contemporains alors que nos oligarques et des médias, essentiellement à leur service, cherchent à nous embrouiller dans des messages stériles. Croire, par exemple, que des lycéens limiteront leur absentéisme grâce à la promesse de l’obtention d’une manne pécuniaire s’ils respectent leur engagement scolaire – l’expérience a été menée puis abandonnée dans quelques classes de l’académie de Créteil en 2010 -, c’est bien méconnaître les multiples raisons d’abandon des élèves décrocheurs. C’est supposer inconsidérément que, face à des situations humaines complexes, des solutions rapides et faciles à mettre en œuvre existent. C’est enfin penser que des êtres en pleine construction de leur personnalité et de leur devenir peuvent être essentiellement guidés par l’appât du gain alors qu’à cet âge, priment les besoins d’écoute, de reconnaissance et d’être guidé avec intelligence vers leur autonomie grâce à l’acquisition de savoirs et de compétences émancipatrices. Il est vrai que les décideurs de ce genre d’initiatives se méfient souvent des citoyens « affranchis » et se représentent le monde selon une image qui les arrange. Malheureusement, cette dernière est trop souvent en décalage avec la réalité, d’où les désastres connus et ceux qui s’annoncent.

In fine,  les connaissances et les savoirs sont là, les outils pour les divulguer aussi. Les recherches universitaires et les expériences du terrain le prouvent. L’humanité est entrée dans la compréhension de sa complexité individuelle et collective. Une alternative est donc devant elle : agir avec une compréhension partagée du monde ou périr dans la division et la violence de l’ignorance entretenue. En ce sens, Daniel Cohn-Bendit, lors d’un entretien récent sur France Culture (dans l’émission Répliques du 22 août), insistait à juste titre sur la nécessité d’ouvrir les consciences. Et, Philippe Meirieu spécialiste de la pédagogie et élu d’Europe Ecologie, propose en détail les conditions de cette éducation citoyenne dans des articles à lire sur http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/larecherche/pages/2007/85_meirieu.aspx ou sur  http://meirieu.com/). Il y indique l’urgence de former « des élèves sujets » qui apprennent en même temps qu’ils s’émancipent sous la conduite de pédagogues qui  ne réduisent pas l’éducation à la transmission de données. « Transmettre en émancipant, c’est possible. Ferdinand Buisson et Henri Marion l’expliquaient déjà : la démarche expérimentale, la recherche documentaire sont de bons moyens pour cela… Le pédagogue est celui qui refuse de se laisser enfermer dans l’opposition traditionnelle… ou bien les savoirs, ou bien l’émancipation. Il avance sur deux pieds, le moins mal possible… Car, « en pédagogie, tout est affaire de tension : entre la prise en compte des intérêts des enfants et l’imposition de ce qui est « dans leur intérêt ». Entre la nécessaire imposition des règles et la tout aussi nécessaire formation des élèves à légiférer progressivement eux-mêmes. Entre la transmission de savoirs, sans lesquels la liberté des élèves serait une liberté du vide, et l’émancipation dans l’acte même de cette transmission sans laquelle l’éducation se réduirait à l’inculcation. »

Didier Lescaudron – août 2010

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